HISTOIRE 2
L’esprit d’entreprise
Donald Mitchell Healey se marie en octobre 1921 avec une fille de mineur nommée Ivy Maud James. Bien qu’en cette période d’après-guerre, l’industrie automobile n’ait pas encore redémarré, il réussit à convaincre son père de la nécessité d’ouvrir un garage à Perranporth. À cette époque, pratiquement aucun véhicule à moteur ne circule dans la région, hormis la voiture de son père et celle du médecin. À 23 ans et avec la bénédiction de Frederick Healey, DMH s’installe dans un ancien magasin situé près de celui de ses parents. Il démarre son activité avec quelques machines, dont notamment un tour entraîné par une courroie de transmission, elle-même actionnée par le moteur de la Panhard & Levassor de son père.
Observant avec quel enthousiasme DMH travaille dans ses locaux, Frederick Healey lui fait construire un nouveau garage et réussit à convaincre un mécanicien ajusteur de venir s’installer à Perranporth avec sa famille pour travailler avec son fils. Les pièces détachées étant difficiles à obtenir à l’époque, la seule solution est de les réparer ou de les refabriquer. Ce mécanicien hors pair, nommé Alfie Easton, restera aux côtés de DMH durant toutes les années d’exploitation du garage. Il sensibilisera DMH à la nécessité de conduire... tout en respectant la mécanique.
Donald Mitchell Healey et Ivy Maud James, le jour
de leur mariage (The Healey Story) c.p.agr.
Afin d’étendre son activité, le père de DMH lui achète une Buick neuve qui devient le premier véhicule d’une petite flotte de location. D’autres suivront, notamment une Armstrong Siddeley et deux Rolls-Royce. À cette époque, ses concitoyens n’ont pas encore les moyens de s’offrir un véhicule et son activité de location rencontre suffisamment de succès pour assurer la pérennité du garage, le temps que le parc automobile local s’étoffe et lui procure suffisamment de travail. Il transporte également des touristes durant la saison estivale.
C’est également à cette époque qu’il participe à sa première course au volant de la Buick de location, sur une route des environs de Perranporth.
Le fruit de son travail lui permet rapidement de s’adonner à sa passion pour le sport automobile en faisant l’acquisition d’une ABC en 1922. Après quelques modifications apportées au véhicule, il participe à diverses courses locales sur les collines de Perranporth. Avec une Ariel 10, il effectue également un certain nombre de tests afin d’évaluer son endurance et sa consommation d’essence. C’est avec cette approche méthodique, alliée à un esprit de compétition hors du commun, que DMH commence à se faire un nom dans le milieu de l’automobile.
En 1923, il rencontre les frères Riley qui, la même année, présentent leur nouveau modèle, la Riley Redwing. DMH en acquiert un exemplaire et décide de vérifier ce qu’elle a dans le ventre. Lors de cet essai de vitesse, le véhicule destiné à ses futurs projets de compétition prend feu et ses projets partent en fumée.
Déjà inscrit pour la London-and’s End Trial qui doit se dérouler prochainement, il n’a d’autre choix que d’engager son ABC pour y participer. Malgré ce handicap, il réussit à remporter sa première médaille d’or au cours de cette épreuve. Actif au sein de sa petite communauté de Perranporth, il développe également sa société de radio et permet à une bonne partie du village d’être électrifiée grâce au fameux moteur Panhard & Levassor, couplé non plus au tour mécanique, mais à une génératrice installée dans un hangar construit par son père. Frederick Healey fut constamment impliqué dans le développement de son village.
Les frères Riley c.p.agr.
L'Ariel 10 devant le garage de Donald Healey en 1919 (B. Healey) c.p.agr.
L'ABC, première voiture prévue pour la compétition (B. Healey) c.p.agr.
Cecil Kimber accoudé sur une MG TC c.p.agr.
...et après le test de vitesse effectué par Donald Healey (B. Healey) c.p.agr.
Donald Healey est désespéré à l’idée de ne jamais trouver un véhicule suffisamment intéressant pour évoluer en compétition. Il retrouve un peu d’espoir lorsqu’il rencontre Gordon Parnell, un ingénieur de chez Lockheed qui avait importé la commande de frein hydraulique au Royaume-Uni, en remplacement des traditionnelles commandes par câbles largement utilisées sur les véhicules de l’époque. Parnell deviendra finalement ingénieur en chef chez Triumph.
Mais c’est en 1924 que débute une longue amitié avec Cecil Kimber qui, depuis 1922, est le directeur des MG (Morris Garages), après avoir commencé comme « simple » gestionnaire des ventes pour William Morris.
Jusqu’en 1929, DMH participera avec succès à différentes compétitions au volant d’une petite Triumph Seven.
L’esprit de compétition
Après avoir participé à toutes sortes d’événements à travers le pays au volant de sa Triumph Seven, sa notoriété prend encore du galon. En 1929, avec ce petit véhicule improbable de 832 cc de cylindrée, il participe pour la première fois au Monte-Carlo en compagnie de deux coéquipiers. Comme on peut l’imaginer, cette configuration est loin de correspondre à ce que DMH espère à ce moment-là. La ville de Riga, en Lettonie, est choisie comme point de départ pour ce long périple. Ce choix stratégique permet à l’équipage de capitaliser des points avant même le début de la compétition, grâce à la distance supplémentaire parcourue. Commence alors pour DMH et ses coéquipiers une aventure dans des conditions météo difficilement imaginables.
Neige à la frontière polonaise, chaînes cassées, problèmes mécaniques, tout y passe. Sans compter que l’absence de chauffage ne permet pas de désembuer le pare-brise. Un système maison est installé à l’aide de veilleuses de suif (bougies) montées à la base de celui-ci, permettant tout juste de dégager une infime portion de visibilité. Malgré ces contraintes, il faut tenir la moyenne de 48 km/h, alors que le véhicule, chargé à bloc avec de l’outillage et une boîte de vitesses de rechange, plafonne à 80 km/h dans les meilleures conditions et au plat. Car ici, pas d’assistance le long de la route avec des mécanos prêts à bondir sur le véhicule pendant que l’équipage se repose.
Malgré tout, DMH arrive dans les temps à l’étape de Paris. Mais plus loin, lorsqu’il rejoint Monte-Carlo, les routes encombrées du sud de la France lui font perdre un temps précieux. L’équipage pointe avec quelques minutes de retard à l’arrivée et sera disqualifié.
La même année, il participe, toujours avec sa petite Triumph, au Rallye de Barcelone qui se déroule en été, durant l’Exposition universelle. Avec un équipement allégé, adapté à la saison, il remporte cette épreuve, ce qui dope immédiatement les ventes de Triumph, dont DMH est également concessionnaire.
En 1930, il participe à nouveau au Monte-Carlo avec sa Triumph et termine cette fois en septième position. DMH dira plus tard avoir pris l’habitude de passer trois ou quatre nuits sans sommeil en se
«dopant» au café lors de ces compétitions.
En 1929 lors du rallye de Monte-Carlo sur Triumph Super Seven (Donald Trounson) c.p.agr.
Riley "Redwing" telle qu'elle devait être à sa sortie d'usine... c.p.agr.
Toujours en 1930, les choses prennent un tournant décisif lorsque Noel Macklin, constructeur automobile de renom, est à la recherche d’un pilote capable de faire briller l’insigne de la marque en compétition. On lui conseille alors « un gars qui vit en Cornouaille et qui s’est bien débrouillé lors de récentes compétitions ». Macklin prend contact avec DMH qui, de son côté, avait déjà entendu parler de la marque Invicta en 1929, lorsqu’un de ses véhicules piloté par les sœurs Cordery, avait parcouru 30'000 miles en 30'000 minutes.
À l’issue de son entretien avec Noel Macklin, un véhicule lui est mis à disposition. Avec cette auto, il remportera une série de compétitions, dont le Rallye hongrois.
1928 : Sur Triumph Seven lors du rallye de Bournemouth, après avoir remporté la première place en compagnie du dentiste de Perranporth. (B. Healey) c.p.agr.
1926 : Lors du London-Land's End Trial, au volant d'une Fiat devant son garage servant de point de contrôle et de rafraîchissement (B. Healey) c.p.agr.
1929 : Un repos bien mérité durant le rallye de Bringhton (The Healey Story)
c.p.agr.
Noel Macklin prend alors goût à ce genre d’événements et décide, fin 1930, d’engager son splendide modèle de 4.2 litres dans le mythique Monte-Carlo qui doit se dérouler en janvier 1931. Il met à la disposition de DMH un exemplaire de ce modèle afin qu’il puisse se préparer. DMH constate rapidement que la voiture est largement survireuse en raison du poids de son moteur et qu’à l’usage, la dureté de l’embrayage, couplée à une boîte exigeant un double débrayage à chaque changement de vitesse, finira par avoir raison de son petit gabarit. Le point de départ du rallye choisi est Stavanger en Norvège, situé à environ 2'200 km de Monte-Carlo. Plus de la moitié du trajet sera parcourue dans la neige. En Suède, il emboutit un poteau télégraphique, ce qui lui fera terminer l’épreuve avec des freins sur trois roues seulement. À la fin de l’épreuve, alors qu’il se repose dans une chambre d’hôtel, il apprend sa victoire. Ce sera, à ses yeux, la plus belle de sa carrière.
Violette et Evelyn Cordery durant leur tentative de record en 1929 c.p.agr.
Publicité Castrol relatant la perfomance des soeurs Cordery
c.p.agr.
La remise du trophée (B. Healey) c.p.agr.
Avant le départ du Monte Carlo en 1931 sur Invicta 8 cyl. 4.5 l (B. Healey) c.p.agr.
Sir Noel Macklin, père de Lance Macklin c.p.agr.
En 1932, toujours sur Invicta, il termine deuxième au Monte-Carlo et remporte la même année la Coupe des Glaciers en Autriche (Gletscherpokale), ainsi que la montée du Galibier. En 1933, encore sur Invicta, il doit abandonner en Pologne après s’être jeté dans un fossé pour éviter un traîneau avec quatre personnes à bord.
Durant cette période, certains détracteurs parleront de la « Healey chance ». Pourtant, les succès rencontrés par Donald Healey sont plutôt le fruit d’une planification méticuleuse, de préparations et d’essais menés dans un souci du détail qui est déjà sa marque de fabrique. DMH considère l’Invicta comme une voiture pas très facile à conduire, comparant sa tenue de route à celle d’une conduite sur route verglacée, même sur de bons revêtements.
Sa collaboration avec Macklin prendra fin au début de 1933, mais leur amitié restera indéfectible. Macklin fondera par la suite la Fairmile Marine Company et réalisera un dragueur de mines destiné à la lutte anti-sous-marine pour le compte de la Royal Navy durant la Seconde Guerre mondiale. Vingt ans après cette collaboration, qui aurait imaginé que le fils de Noel, Lance Macklin, deviendrait l’un des meilleurs pilotes au service de Donald Healey ? Lance Macklin sera impliqué dans le drame du Mans en 1955, lorsque la Mercedes de Pierre Levegh emboutira l’arrière de son Austin-Healey avant de terminer sa course dans les tribunes, faisant 80 victimes.
Pour l’anecdote, il participera à un rallye au départ de Friedrichshafen avec comme navigateur un journaliste de l’Associated Press passionné d’automobiles et nommé Ian Fleming. Ce navigateur n’était autre que le père du plus célèbre espion de la Couronne britannique. Un certain James Bond…
Panne en Autriche.(My World of Cars) (B. Healey)
c.p.agr.